Le premier suspect

Barbara Lib/ août 27, 2020/ Barbara a écrit.../ 0 comments

Je suis derrière le comptoir. J’attends les clients. Il est presque 22h. Je vérifie le contenu de la caisse : 450 € en billets. Ce sont les billets du client précédent qui a acheté une farde de cigarette. Je les retire de la caisse et je les mets au coffre dans le bureau. On ne sait jamais. Il y a eu quelques cambriolages ces dernières semaines.

Trois garçons entrent :

– B’jour M’dame, ça va ?

– Oui, ça va. Et vous ? Vous traînez dans le quartier un vendredi soir ? Il n’y a pas mieux à faire ?

– Naaan M’dame, c’est la zone ce soir. Vous mettez 3 Cécémel ?

Je me retourne pour aller au frigo et prendre les trois boissons. Je les entends chuchoter et ça me met mal à l’aise. Alors je me dépêche pour ne pas leur tourner le dos trop longtemps.

– Voilà, ça fera 7,5 €.

J’encaisse le billet de 10 € que l’un des trois garçons me donne et je lui rends sa monnaie. Il est très grand et porte une casquette. Sous sa penne, je décèle un regard insistant tourné vers le tiroir de la caisse enregistreuse. Il récupère sa monnaie et va s’asseoir sur une chaise située à gauche du comptoir. Son pote reste debout derrière lui. Le troisième est planté de l’autre côté du magasin, près de la grande vitre qui donne sur le trottoir. Je me sens encerclée, sous surveillance.

La lumière du jour tombe peu à peu, la rue s’assombrit. Je ne discerne plus que des formes dehors.

Yundé, mon Berger allemand est très nerveux. Elle tourne dans mes jambes. Sa queue fouette mes tibias.

– Hé M’dame, c’est de l’alcool ça ? Me lance un des trois garçons en montrant une bouteille de tout son bras.

Yundé bondit et attrape la main du garçon de toute sa gueule. Le jeune est surpris. Il lâche un cri de peur et d’un bon sec se recule pour se délivrer de la gueule du chien.

– “Yundé ! dis-je, “du calme ! Et je la tire fermement par son collier.

Je regarde les trois garçons, ils sont effrayés par la réaction du chien.

Je me sens mal à l’aise. Il y a quelque chose qui cloche.

-M’dame, M’dame, vous pouvez pas mettre le chien derrière ? Moi j’ai peur !

Ils connaissent les lieux, ils ont l’habitude de venir et savent qu’à l’arrière se trouve la réserve.

– Non, elle est là pour me protéger. Si vous ne passez pas votre main par-dessus le comptoir il n’y aura pas de problème. C’est à vous à faire attention.

– M’dame, allé, s’vous plaît, on a peur. Nous, on veut juste passer un ptit moment tranquille. On veut pas la misère.

– Non ! Elle reste avec moi !

Yundé est de plus en plus nerveuse. Elle me fait trébucher. Elle aboie au moindre mot prononcé par les garçons. Ça devient ingérable. Deux clients entrent pour acheter des bières. Yundé aboie. Elle jette ses pattes sur le comptoir et se dresse face au client qui me tend son billet.

– Yundé ! Arrête ! je la tire par son col. Elle continue d’aboyer.

Je ne parviens pas à la calmer. Je n’arrive pas à la maîtriser. Elle effraie les clients qui se font déjà rares ces derniers temps. Je n’ai pas le choix, je la mets dans la réserve.

Je reviens dans le magasin. Je me sens toujours sous l’observation des trois garçons. je finis de servir les deux clients et je m’excuse pour le désagrément. Ils sortent et leur “Bonsoir” sonne comme une délivrance. Debout derrière la caisse, je les regarde sortir.

Le garçon près de la grande fenêtre me toise puis se retourne vers l’extérieur. Je le vois faire un signe et je l’entends rire. Je vois des ombres à travers la vitre, je vois un point rouge face à moi, j’entends une déflagration, je lève les mains au ciel, je vois le garçon à la casquette se recroqueviller. Il tient son oreille gauche. Elle a morflé sous le coup de la déflagration. Il souffre. Je vois les deux autres accroupis tenant leur tête dans leurs mains. Je tombe par terre puis je m’enfuis à quatre pattes. J’ouvre la porte qui donne dans la cage d’escalier. Je gravis les marches jusqu’à l’appartement de ma patronne, Agneska. Je suis à bout de souffle.

J’entre. Je vois son fils agenouillé devant l’écran de la caméra de surveillance qui filme le magasin. Il tourne sa tête et me regarde effrayé. Ce n’est plus moi qu’il voit, c’est un fantôme. Il ne comprend pas. Il a vu trois formes s’engouffrer dans le magasin. Le premier tenait un fusil, le second un révolver. Il a vu un éclair, entendu le coup de feu et m’a vue m’écrouler. Il a vu le révolver pointé sur moi par-dessus le comptoir. Il me croyait morte. Il a vu l’homme au fusil figé au centre du magasin qui me tenait en joue durant ma fuite. Il a vu le troisième homme arracher la caisse de son socle et puis il a vu les trois formes noires s’échapper par où elles étaient entrées.

– On est braqué, dis-je à bout de souffle.

Agneska déclenche l’alarme.

Nous retournons dans le magasin.

En moins de cinq minutes, la rue s’éclaire de rouge et de bleu. J’entends la sirène de la voiture de Police qui s’est immobilisée devant l’entrée du magasin. Deux agents de Police, rapidement rejoints par une autre équipe, entrent. Ils me questionnent. Les trois garçons écoutent.

L’officier principal demande à ma patronne à visionner la vidéo de surveillance à l’étage.

Je reste dans le magasin avec les trois garçons et les Policiers qui me gardent à vue. Les badauds affluent et observent curieusement les lieux. Les clients refont soudainement surface et me questionnement. Je continue à les servir. J’agis comme un robot.

Quinze minutes plus tard, l’Officier redescend. Les trois garçons sont invités à témoigner alors que moi je suis emmenée dans une pièce à l’arrière pour être interrogée. Je dois m’expliquer. Je dois raconter encore et encore ce qui s’est passé, définir chaque détail. Je dois me justifier, me disculper. Expliquer pourquoi je n’ai pas essayé de déclencher l’alarme.

– Je suis soupçonnée ? dis-je à l’Inspecteur.

Il me répond : Madame, c’est la procédure !

A cet instant, je me sens passer de victime à premier suspect.

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