Quand les cœurs s’illuminent

Barbara Lib/ janvier 31, 2021/ Barbara a écrit.../ 0 comments

Nous sommes le 24 décembre 1944, le soleil se lève et j’ai à peine fermé l’œil. Mes souvenirs hantent mes nuits et mes blessures me tiraillent. Je traîne dans cette vielle cuisine froide et humide en attendant je ne sais quoi. La guerre a emporté ce que j’avais de plus cher : ma femme et ma fille. Mes compagnons de combat sont tombés les uns après les autres cette dernière semaine et moi, j’ai morflé : un éclat de mortier dans la cuisse ! Ca ne pardonne pas, mais je suis toujours en vie.

Est-ce que je pourrai soigner mes plaies ? apaiser ma douleur ? Est-ce que je parviendrai à quitter, vivant, cet abri de fortune. En ai-je encore l’envie ?

  • Commence par charger le poêle, si tu ne veux pas finir gelé – me crie cette petite voix tapie dans ma tête – il y a encore quelques bûches qui traînent dans la cheminée de la salle à manger !

La salle à manger, cette grande pièce aux plafonds hauts et à la cheminée impressionnante me fait froid dans le dos. J’y sens encore flotter dans l’air l’odeur du cirage des bottes en cuir noir des soldats allemands. Je peux entendre raisonner le claquement sec de leurs talons qui saluent fièrement leurs généraux.

Sur les murs sont accrochés les plans d’attaque de cette sordide bataille où j’ai perdu pied. La table est encore dressée. Probablement qu’ils allaient fêter leur stratégie machiavélique avant de lancer l’offensive, mais de ce que je vois, l’ennemi a quitté les lieux dans l’empressement et certainement l’estomac vide. Les couverts ne sont pas souillés et les chaises sont renversées, signe d’une fuite qui a été imminente et sans préavis. Ça me console d’une certaine manière.

De retour dans la cuisine, j’enfourne quelques bûches dans le poêle et m’installe face au feu dans un fauteuil ramené d’une autre pièce. Je m’y sens plus en sécurité car elle donne sur l’arrière de la maison et pourrait me permettre de fuir facilement et rapidement par le jardin, sans être vu.  Mais pour fuir qui ? quoi ? ne suis-je pas déjà cerné ?

Je m’installe pour grignoter quelques biscottes trouvées dans le garde-manger. Je repense à tous ces enfants que j’ai croisés sur la route de ma fuite. Ils me rappellent ma fille, Alice. Je la revois il y a une année. Nous jouions dans le parc près de notre demeure.

  • Papa, papa, regarde, j’ai fait une grosse boule de neige pour offrir au père Noël
  • C’est bien ma chérie, elle est très jolie cette boule. Il sera ravi.
  • Ouiiii, je la mettrai devant la cheminée pour qu’il la trouve quand il viendra déposer mes cadeaux cette nuit.

Elle était tellement belle. Ses yeux brillaient de bonheur à l’idée de faire un cadeau au Père Noël. Je revois encore le visage de ma femme quand Alice et moi sommes rentrés avec la boule de neige et qu’elle l’a déposée devant de le feu en expliquant son projet à sa mère.

Soudain le silence se fend. La trêve a été brève. Le vrombissement des chars qui se déplacent font résonner le tarmac de la route. Toute la maison tremble. Je ferme vite la porte du poêle pour ne laisser s’échapper aucun indice de ma présence. J’espère qu’ils ne lèveront pas les yeux vers ciel. Ils pourraient voir la fumée s’échapper de la cheminée et deviner ma présence. Je sais qu’ils me cherchent : J’ai laissé pour mort trop de leurs complices dans les bois.

Subitement, mon cœur explose. Je n’en peux plus d’attendre la mort. Mes douleurs cèdent la place à la colère. Je monte l’escalier de service qui mène aux chambres et les inspecte l’une après l’autre.

Qu’est-ce que je cherche ?

Je ne sais pas, … je suis comme fou. Je vide les armoires des quelques linges et draps que je trouve et je les jette rageusement sur le sol. Ensuite, je me rends dans la vieille grange suspendue où il y a des tas de foins qui jonchent encore le sol. D’un coup de pieds je les explose un à un. Derrière un ballot, je découvre un coffre en bois et aux sangles de cuir. Il attire mon regard, mais Je refuse d’y prêter attention car je suis bien trop occupé à déverser ma rage sur tout ce qui se trouve sur mon chemin.

Puis, je ne sais comment l’expliquer, je sens une chaleur monter en moi, comme une aura qui m’invite à explorer ce coffre. Je décide alors de m’y intéresser. Je l’inspecte d’abord sous tous ses angles pour tenter de savoir si ce n’est pas un piège et puis, je l’ouvre, doucement, prudemment, centimètre par centimètre, je soulève son couvercle. Une douce lumière s’en échappe et finit par illuminer la pièce.

Mes yeux n’ont plus l’habitude d’une telle luminosité. Je cligne pour retrouver doucement la vue et découvrir son contenu : un costume rouge flamboyant et blanc neigeux ainsi qu’un bonnet aux mêmes couleurs.

Mon sang ne fait qu’un tour et mon cœur palpite ! C’est le costume du Père Noël. Je le sers contre ma poitrine et enfuis ma tête dans sa fourrure blanche.

Le souvenir des enfants que j’ai croisé sur le chemin de ma fuite me revient en mémoire. Je regarde à nouveau ce costume. C’est une évidence maintenant pour moi. Peu importe le risque encouru, je vais apporter à ces enfants cachés dans l’église la magie de Noël.

J’enfile le costume et d’un pas franc, je file vers leur refuge, sans même tenter de dissimuler ma présence à l’ennemi. Aux yeux de tous, j’emprunte la route principale. La neige se met à tomber libérant le ciel de son plombage. Les fenêtres s’illuminent sur mon passage. Les habitants sortent de chez eux et leurs yeux s’émerveillent. Ils m’engagent le pas. C’est par dizaines que nous arrivons à l’église. Le ciel, maintenant bien dégagé, laisse entrevoir les étoilent qui scintillent.

Au coin de la rue, quelques soldats allemands observent la scène, sans bouger.

Le curé nous accueille les mains levées vers le ciel et me laisse entrer. Les enfants s’éveillent les uns après les autres. Leurs yeux sont ronds de surprise et leur bouche laisse échapper des cris de joie. Je jette un œil vers les vitraux que les étoiles illuminent. Ma femme et ma fille me sourient.

Share this Post

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*