Soulagé !

Barbara Lib/ août 27, 2020/ Barbara a écrit.../ 0 comments

Cette nuit-là, je me suis endormi assez tard. J’étais très agité. La journée au travail avait été difficile. Comme toutes les autres d’ailleurs. Mes collègues s’étaient à nouveau acharnés sur moi. Ça fait des années que ça dure.

J’avais été engagé par Pierre, le DRH. Nous étions à l’école ensemble. J’avais trouvé ça bizarre qu’il me donne un poste de comptable. Nous n’avions jamais été copains lui et moi. Je peux même dire que c’était plutôt chaotique entre nous. À l’école, il passait ses journées à se moquer de moi, à me faire des croche-pieds dans les couloirs et à entraîner les autres élèves à me pourrir la vie. Et maintenant, au boulot, c’est pareil ! Il n’a pas dérogé à la tradition de ”la tête de turc ». Il a mis en place tout un arsenal de blagues avec pour seul objectif de me ridiculiser. Il assied son autorité sur sa capacité à me détruire. Et si vous ne marchez pas dans ses pas, vous deviendrez sa victime. Personne au bureau n’ose se rebeller. Alors je subis.

J’ai quitté le bureau vers 18 h. Je suis rentré par le magnifique domaine arboré des trois fontaines. Ça me fait toujours du bien de rentrer à la maison par ce chemin. C’est comme un sas de décompression. Mais, hier, je ne suis pas parvenu à me détendre. J’enrageais sur mes collègues, mais aussi sur mes parents.  C’est leur faute si je dois subir depuis toujours ces railleries. Ils m’ont fagoté comme un malpropre et laissé puer cette odeur rance de feu de bois. Enfant, je les suppliais de m’habiller comme les autres enfants. Jamais ils n’accédaient à ma demande. Leur choix de vie était plus important que mon bien-être. Il ne fallait pas surconsommer. On usait nos vêtements jusqu’à la corde avant d’en changer et l’on se fournissait au moins cher. La lessive se faisait une fois par mois, à la main, dans le lac un peu plus loin. On vivait comme des bêtes et leur choix de vie m’a entraîné dans un gouffre par une longue et lente descente aux enfers. J’étais fâché sur moi de n’avoir jamais trouvé le courage de les quitter. Je suis resté avec eux toutes ces années, paralysé et incapable d’être l’auteur de ma vie. Pour ça, je les hais !

 L’air était frais hier soir et la nuit tombait déjà quand je suis rentré. J’entendais le vent frissonner dans les branchages des arbres. Les feuilles déjà jaunies par l’automne tombaient. Je me suis dit que le poêle à bois allait certainement, à nouveau, être allumé pour chauffer la maison. J’allais devoir, à nouveau, supporter le crépitement des bûches, m’endormir dans cette chaleur étouffante et respirer cette odeur rance des cendres froide, demain, à mon réveil. Ça m’a mis en colère. Ça m’a fait comme une explosion qui a d’abord envahi mon abdomen pour, ensuite, écraser ma cage thoracique et étouffer mes poumons. Mon sang affluait dans mon crâne par à-coup et faisait valser toutes mes cellules au rythme de ses impulsions. Ma tête s’est mise à tourner et à taper tellement fort qu’une fois que je fu chez moi, je me suis directement rendu dans ma chambre. Je ne pouvais pas supporter une nouvelle fois les incessantes et bruyantes disputes de mes parents. J’ai donc passé la soirée allongé sur mon lit. Je n’ai pas mangé. Mes parents ne se sont inquiétés de rien, comme à leur habitude d’ailleurs. Je n’ai jamais beaucoup existé pour eux.

J’étais très nerveux, mais j’ai tout de même fini par m’endormir. Je ne sais pas à quelle heure exactement. Ma nuit a été très agitée. J’ai fait des cauchemars. J’ai rêvé que mes parents étaient assassinés à coup de hache. Je me voyais rentrer chez moi, ouvrir la porte et découvrir leur corps découpé en morceaux, baignant dans leur sang. Je voyais la lame d’une hache briller sur la table du salon. Elle suintait encore du liquide frais de ses victimes. Je rêvais la réaction de mes parents en découvrant qu’ils allaient mourir. Chantal, ma mère, s’était mise à hurler pendant que mon père, ce lâche, se pissait dessus. Il se tenait debout, dos à la cuisinière, les mains s’y cramponnant, sa bouche déformée par un cri de peur. Dans mon rêve, ils me dégoûtaient tous les deux. J’étais enragé. Puis, doucement, j’ai commencé à me détendre. Je comprenais que leur mort allait me permettre enfin de vivre ma vie. Un sentiment de liberté m’envahissait. Je respirais enfin !

Vous savez, c’est dur de vivre avec des gens comme eux ! J’ai beaucoup souffert de leur faute.

Ensuite, j’ai eu un doute : j’ai eu peur de me réjouir trop vite.  Et si ce n’était pas eux ? Il fallait que j’en aie le cœur net. Leurs corps étaient fort endommagés et dispersés un peu partout dans le salon. Pour être certain qu’il s’agissait bien de mes parents, je devais retrouver leur tête pour les identifier. Je reconnaissais leurs vêtements bien sûr. Ce n’était pas très compliqué, ils portaient les mêmes tout le temps. Mais je préférais m’assurer qu’il n’y avait pas de fausses réjouissances. Je me mis à chercher leurs têtes en suivant les traces de sang qui rapidement m’emmenèrent sous le fauteuil. Elles y avaient roulé toutes les deux, s’immobilisant dans un face-à-face surprenant. C’était la première fois que je les voyais se regarder aussi calmement, presque amoureusement.

Ensuite, j’ai pris le temps de regarder autour de moi. Quel bazar ! ai-je alors pensé ! Il y avait du sang partout. Mais comment allais-je nettoyer tout ça ?

Je me suis assis dans le fauteuil pour reprendre un peu mes esprits et profiter du calme.

Je me suis mis à trembler et à pleurer sans trop savoir pourquoi. J’avais cette odeur de fer dans le nez. Je me sentais poisseux et dégoulinant.

Je ne comprends pas ce qui est arrivé, Mr l’Inspecteur. Je suis rentré chez moi, je me suis mis au lit et je me suis réveillé, là, dans ce fauteuil. J’étais maculé de sang, mais soulagé !

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